Louis Eisner : « Look Mom! »

Lisa Eisner, photographe de talent, est une maman comblée. Son fils Louis né à Los Angeles en 1988, a déjà exposé à la Zabludowicz Collection de Londres avec le collectif Still House Group, dont il est à présent séparé. En Belgique on a pu voir ses travaux au Musée Dhondt-Dhaenens et à la galerie Rodolphe Janssens à Bruxelles. Installé désormais à Los Angeles, Louis Eisner est revenu sur ses années new-yorkaises et nous a confiés son rapport très intime au dessin.

 

Tu as travaillé longtemps avec le Still House Group, qui est passé en dix ans d’un site web pour les artistes à une véritable entreprise autogérée capable de s’imposer hors des frontières américaines. D’où vient le nom ?

J’ai rejoint le Still House Group pour y retrouver des amis et pouvoir travailler dans de bonnes conditions et dans un esprit de partage. Le groupe a été fondé par Alex Perweiler et Isaac Brest qui s’en occupent depuis presque 10 ans avec la même volonté d’exposer le travail des artistes émergents. Au départ il s’agit d’un site internet de photos. STILL fait référence à un certain type de photographie où l’image, l’éclairage et le cadrage sont très importants, qu’il s’agisse de paysage, de portrait ou de groupes d’objets soigneusement mis en scène. HOUSE et GROUP désignent, le collectif dans son côté convivial et communautaire. Les choses ont évolué avec l’ organisation des expositions et surtout le premier atelier à TriBeCa puis à Red Hook. La résidence artistique, entièrement gratuite a donné aux artistes un espace pour travailler et pour exposer. Dès le début avons tous pris très à coeur ce projet. Mais aucun de nous n’avait d’expérience professionnelle. Nous avons appris ensemble, fait des erreurs de gestion ensemble et surtout nous avons su nous aider mutuellement, ce qui était important dans notre vie de jeune artistes entrepreneurs. Nous voulions créer quelque chose d’unique et autonome en se tenant à l’écart du « grandiose » et du traditionnel monde de l’art contemporain. A tort ou à raison d’ailleurs… Nous avons tous mûri dans cet espace, nos expositions étaient bien organisées. Chacun aujourd’hui a son propre studio, mais nous restons toujours très proches. Il s’en passe des choses en dix ans : Alex, Isaac et Zachary Susskind sont installés dans le Bronx et moi à Los Angeles.

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Le Still House Group a simplifié votre rapport aux galeries en se substituant à elles pour vous exposer. A-t-il l’ambition de théoriser comme autrefois De STIJL en Europe à la fois revue d’architecture et mouvement néoplasticien ?

A New York il y a une compétitivité immense entre les artistes à la recherche d’une galerie. Still House a sans doute été le moyen le plus efficace pour ne dépendre de personne si ce n’est de nous et de notre travail. Ce fut en tout cas le moyen d’éviter la pression négative et de se consacrer à notre passion dans d’excellentes conditions. Et cela nous a tous plutôt pas mal réussi ! J’ai depuis eu l’occasion de travailler avec plusieurs galeries. J’en garde de bonnes et mauvaises expériences. La communauté d’artistes n’a jamais cessé de théoriser les pratiques artistiques tout en laissant chacun avoir une pratique singulière, mais je ne crois pas que son ambition ait jamais été de s’imposer comme courant intellectuel.

A Brooklyn, Still House s’est installé à RED HOOK, ou Roode Hoek, le nom donné par les néerlandais qui débarquent ici en 1636. Si tu devais renommer le quartier, quel nom choisirais-tu ?

Je l’appellerais le SoEDoBro (Southern Edge of Downtown Brooklyn), sans hésiter !

Pour toi, l’art est -il déterminé par des circonstances sociales ou penses-tu au contraire qu’il développe des énergies qui conditionnent à leur tour l’ensemble de la culture ?

Au fil du temps, ce que l’on appelle art a beaucoup évolué. Il est difficile de déterminer ce qui a causé ce changement. On en revient toujours au paradoxe de l’oeuf et de la poule. Qui de l’un ou de l’autre est apparu en premier ?

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En 1958, Desmond Morris, zoologiste, écrivain et peintre surréaliste publie un livre et une exposition sur des peintures réalisées par des primates. Les peintures sont incroyablement dynamiques, le public adore . Faut-il en conclure que les singes ont une sensibilité technique et stylistique pour l’art ?

D’autres pourraient s’interroger et trouver ridicule cette caricaturer de l’animal en artiste. En 1917, avant que l’expressionnisme abstrait soit validé par les têtes pensantes de l’art, des études de singes peintres ont pourtant été réalisées. Des scientifiques avaient conclu que les singes ne pouvaient pas peindre mais seulement gribouiller. Entre la première expérience de 1917 et la deuxième de 1958, 40 ans se sont écoulés. Les singes ne sont pas devenus meilleurs artistes pour autant ! La seule chose qui a changé c’est notre compréhension et notre regard sur ce qui peut être considéré comme art. Desmond Morris a créé l’illusion que les singes pouvaient peindre mais il n’a pas dit que les singes partagent notre perception de l’art. L’animal est complètement étranger au fonctionnement du monde de l’art, à ses codes etc. Cette histoire montre bien à quel point l’art est le produit de circonstances culturelles et vice versa. L’art imite la vie et la vie imite l’art. L’un nourrit l’autre, et inversement.

Cy Twombly raconte qu’il a fit ses premiers dessins dans le noir, pendant de son service militaire. Comment as-tu décidé de gribouiller la toile ? S’agit-il de gribouillis ou de lacérations ? S’agit-il de lignes libérées, de lignes rageuses, ou de traits qui masquent le blanc de la toile ?

J’ignorais que Cy Twombly avait travaillé  » à l’aveugle ». C’est une belle coïncidence, car pour mes premières toiles je travaillais dans le noir, en projetant des calques faits à partir des études de Desmond Morris. Je voulais reproduire à l’huile et le plus méthodiquement possible ce que les primates avaient fait, dans une sorte de réalisme photographique. Le singe est l’archétype de l’artiste copiste, d’où l’expression «monkey see, monkey do ». Ce que le singe voit, le singe le reproduit. Mon but était de démontrer l’illusion d’une perte totale de contrôle alors qu’on est en fait complètement maitre de la réalisation finale. Mais il faut voir mon travail en vrai pour comprendre qu’il exprime autre chose que l’instantanéité de Twombly.

Quel est ton imaginaire de référence ? Etablis tu un rapport sensoriel à ton travail ?

Je fais tout à partir de zéro et il m’est déjà arrivé de passer deux ans sur la même toile. Je fais aussi beaucoup de travaux merdiques et d’essais non concluant. Je prends beaucoup de plaisir à créer dans des genres très différents. Il est parfois très douloureux de terminer un projet, parce que je suis passionné et que je vis avec pendant sa réalisation. Je pars parfois dans des délires. Pour une pièce, il m’est arrivé de fabriquer 96 petits tubes pour les 96 couleurs dont je voulais me servir et éviter de les perdre. Être artiste est très éprouvant ! Après l’exposition que j’ai faite à Howard Street en mai dernier, j’ai été invité à créer de nouvelles choses, de mon propre contenu, à partir de rien, sans aucune appropriation ou référence. C’est dur et j’en apprends beaucoup sur moi. Ce nouveau travail s’organise autour du dessin. Je ne cesse de dessiner, des choses réalistes, abstraites, des personnages, des rêves. Je viens aussi tout juste de commencer une nouvelle série de toiles dans mon atelier de Los Angeles. C’est complètement différent de ce que je faisais avant puisque je ne copie rien, je ne me sers d’aucune image de référence, tout est dans la création, l’inventivité. C’est excitant parce que je suis obligé de puiser au plus profond de moi-même. J’ai passé des années à me consacrer au métier de peintre avec le fantasme que cela devienne une seconde nature, très automatique, à partir de laquelle les choses se feraient toutes seules. Mais cela n’arrive pas, et me pousse à être constamment dans la réflexion.

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Qui sont tes contemporains et qu’apprends tu d’eux ?

Mes contemporains sont mes amis, artistes, réalisateurs, designeurs, architectes, photographes, avocats, musiciens, professeurs, vendeurs, serveurs, dealeurs, criminels, éleveurs, pêcheurs, cuisiniers, mères, pères, frères et soeurs, les gens que je connais. On apprend tous les jours des gens que l’on côtoie. J’ai la chance d’avoir des amis venant de milieux très variés, ce qui m’apporte différentes visions sur la vie, sur mon travail, sur les manières de penser les choses.

Quels sont les points de convergences de tes choix ? Qu’est ce qui relie un toboggan surdimensionné, le début d’un escalier de bois tout simple que tu peins et l’escalier de marbre et or d’un château baroque ?

Je peux comprendre que l’on ne distingue pas de rapport logique entre mes différents travaux. Peut être n’y en a t-il pas. Les images que je choisis ont une signification symbolique et je veux que les gens se sentent libres d’y voir ce qu’ils veulent. Mais s’il fallait trouver un lien entre un toboggan et des escaliers, ce qui parait le plus évident est la symbolique du haut et du bas, de l’ascension et de la descente. L’art est capable de transcender les frontières culturelles. Un escalier baroque fait partie de la haute culture mais on s’en sert pour descendre. Le toboggan que je peins à la manière des réalistes est un objet de la culture de masse, réalisé dans un style très classique et pourtant il semble réservé à un groupe d’initiés de la haute culture, ou culture savante. L’intérieur baroque est une icône de la haute culture mais je le reproduis sur un mur en vinyle, qui est un médium issu de la culture de masse. Il y a toujours des connections qui peuvent être faites.

 Isaac Brest, Alex Perweiler, Zacchary Susskind, Nick Darmstaedter, Jack Gerr, Dylan Lynch, Brendam Lynch et toi, faites-vous partie d’une nouvelle génération d’artistes business men ?

Je ne suis soit pas un business man du tout, ou alors un très médiocre business man ! Je suis un artiste et faire de l’art n’est pas une activité lucrative pour moi, même si je sais que mon travail est lucratif pour d’autres. Mais je m’en fiche, je ne vise pas l’argent, seulement avoir de quoi produire.

Interview Balthazar Théobald Brosseau

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