Interview Agathe De Bailliencourt : Ici et ailleurs

Agathe de Bailliencourt est née en 1974 et vit à Berlin. Après des études à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Cergy Pontoise et à l’Ecole Boulle à Paris, elle effectue plusieurs résidences et expositions personnelles à New York, Toronto, Paris, Berlin, Osaka et Singapour. Travaillant à la fois dans son atelier sur toile ou papier mais aussi dans l’espace urbain, l’architecture ou la nature, elle transporte son expérience d’un support à l’autre. Couleur du Temps est sa dernière série, créée pendant sa résidence de trois mois à Marfa Contemporary au Texas.

Agathe de Bailliencourt

  1. Est ce que tu peux décrire cette nouvelle série sur toile?

Cette série est réalisée sur de la toile de lin naturelle, j’utilise beaucoup d’eau, des techniques d’aquarelle et de la peinture acrylique. L’idée du dégradé s’est développé pendant la réalisation d’une installation dans un champs, pendant la résidence Art Omi en 2012 dans le nord de l’état de New York. J’ai peint une ligne droite de 270 mètres de long sur l’herbe d’un pré, avec un dégradé de bleu. J’ai utilisé pour cela de la peinture acrylique et un simple pinceau. Pour cette série sur toile, l’expérience de cette installation est très importante. À l’origine, l’idée du dégradé est inspiré d’un film de 1974 de Jacques Demy.

 

  1. Pourquoi s’appelle t-elle Couleur du Temps?

Dans le film il y a une séquence qui aborde le concept de la couleur du temps, une image surréaliste où Catherine Deneuve porte une robe sur laquelle des nuages passent comme un motif en mouvement. En français (à la différence d’autres langues), le mot temps se réfère à la fois à la durée et au temps qu’il fait et j’aime le fait que mon travail s’approche des deux idées et de leurs relations. Je pense que c’est très intéressant d’imaginer à quoi l’image d’un paysage pourrait ressembler.

 

 

  1. Pourquoi as-tu choisi la toile de lin ?

J’ai essayé de retourner à mon expérience dans le champs. Je voulais avoir de nouveau l’impression de peindre sur l’herbe. Et puis j’ai réalisé que la toile de lin naturelle réagit à presque tout d’une façon incontrôlable. J’ai travaillé avec énormément d’eau et il fallait beaucoup de temps pour que chaque couche sèche. Mais cela donne une impression très direct d’un processus de développement naturel, une expérience immédiate du temps et de la matérialité. Chaque action est visible, en même temps je mets à nu tout le processus complet de la production d’une image d’un paysage. Dans un sens je traite la question de l’horizon comme une des façons les plus traditionnelles pour définir le temps, l’espace et une échelle de l’infini.

 

  1. Dans tes travaux précédents, tu utilises les mots. Ils disparaissent ici. Pour quelle raison ?

En fait je n’ai jamais cessé d’écrire, j’utilise toujours l’écriture et la répétition sur papier avec du crayon ou de l’encre de chine. Dans la dernière série j’ai utilisé les mots pour écrire un paysage. Je suis intéressée par la description d’un paysage plutôt que par sa représentation.

 

  1. Tu travailles sur le paysage depuis 2011. Es-tu inspirée par l’Orient ou par l’abstraction lyrique ?

Le travail de l’artiste Xu Longsen est une première influence. Ses immenses dessins à l’encre ressemblent à des peintures de paysage chinoises traditionnelles. Ils semblent très indépendants de ce qu’il se passe actuellement dans le monde de l’art, ils sont très classiques. Mais à cause de leurs tailles et de leurs proportions ils sont aussi très contemporains. Pour moi le travail de Xu Longsen est quelque part entre le dessin et l’installation. J’ai aussi été influencé par les paysages de mer du photographe Hiroshi Sugimoto.

Agathe de Bailliencourt

  1. Quelle a l’importance du dessin pour toi?

J’ai toujours dessiné. Je vois le dessin comme un processus où je ne sais jamais où je vais, un exercice où je suis mon intuition aussi radicalement que possible, dans un environnement qui se crée par rapport à lui.Je trouve cela aussi très important quand je travaille à des installations. Mes dessins sont caractérisés par l’écriture et la répétition. Je n’utilise pas beaucoup de couleur sur papier, je préfère le noir et blanc avec des crayons ou de l’encre de chine. Avec l’encre, je n’utilise pas de pinceau mais des bouts de bois, j’aime fabriquer mes propres outils. Entre 2007 et 2012, j’ai seulement écrit et répété la phrase ”Je m’en fous”. C’est une expression qui a quelque chose d’enfantin mais qui ne perd pas sa force et la force de son sens quand elle est répétée. C’est une contradiction en développement et cette configuration fusionne avec la vision d’un paysage.

 

  1. La nature joue un rôle important dans tout ton travail actuel. Dans les dernières séries ton attention est centrée sur l’horizon, cherches-tu à le définir?

J’aime la ligne d’horizon parce qu’elle parle de tellement de choses en même temps, de tellement de dimensions et d’idées différentes. J’aime quand les choses restent ouvertes, quand elles ne sont pas classées par catégories, quand elles vont au-delà des catégories comme l’intérieur ou l’extérieur par exemple. Donc ce n’est pas vraiment une définition plutôt une description, qui montre quelque chose d’autre, quelque chose au-delà de l’horizon peut-être.

Agathe de Bailliencourt

  1. Tu viens de passer trois mois à Marfa en résidence. Comment résumerais-tu ton séjour ?

Marfa est une petite ville reculée dans le désert du Chihuahua  au sud ouest du Texas à une heure en voiture de la frontière Mexicaine. Je suis allée à Marfa pour ses paysages, ses ciels et ses horizons incroyables et pour sa lumière très particulière. C’était tres beau de voir des installations réalisées in situ par d’autres artistes à la Fondation Chinati. La plupart des œuvres dans la collection ont été produites comme des expériences en rapport à la nature sauvage environnante. Les pièces de Donald Judd, Dan Flavin, Carl Andre ou Roni Horn reflètent le fait que Marfa est exposée aux extrêmes de cette nature d’une façon très directe. La nature est là-bas la force principale, tout le reste semble dérisoire. Il y a à Marfa à la fois une extrême dureté et une extrême douceur. Et le désert a aussi un impact très fort sur la perception du temps, il évoque une autre temporalité.

Dans mon travail le temps est absorbé et il en résulte une image d’un paysage. Je suis venue à Marfa pour continuer une série de peintures que j’avais commencée en 2012, en pensant à une sorte “d’étude sur le terrain”. Mes trois mois à Marfa ont été une opportunité exceptionnelle de me concentrer et de développer mon travail au milieu de nulle part…

Agathe de Bailliencourt

À Paris, Agathe est représentée par la galerie Catherine et André Hug, dans le 6 ème arrondissement. En 2005, elle a participé à la Shanghai Youth Biennale. À Singapour elle est représentée par la Art Plural Gallery qui accueille des artistes travaillant sur la ligne et le train : Bernar Venet, Fabienne Verdier, Ian Davenport, Tom Carr… Elle a participé en 2006 à la Biennale de Singapour et expose régulièrement à Honk-Kong.

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