Interview de Ian Strange, un artiste complet

Difficile de qualifier le travail de l’australien Ian Strange qui intervient en extérieur et repeint au pistolet des maisons entières qu’il agrémente d’un signe graphique comme pour les baptiser et les renommer en faisant oublier une fonction sociale qui les identifie à la sécurité, la chaleur d’un foyer familial. Détruire et reconstruire. L’artiste, qui vit désormais à Brooklyn et dont le travail se trouve dans de nombreuses collections privées et publiques n’a guère envie de se laisser enfermer dans des explications trop précises et invite chacun à interpréter ce qu’il fait avec ses propres codes esthétiques et culturels. Publié dans de nombreuses revues en Australie, en Angleterre et aux USA, son travail a fait l’objet d’une exposition solo à la National Gallery de Victoria pour SUBURBAN qu’il a réalisé entre 2011 et 2013. Parallèlement, le Musée Canterbury proposait le solo show ACTE FINAL. En 2014 l’artiste a participé à la Biennale de l’Art Australien d’Adelaide avec une installation sculpturale, LANDED, réalisant l’année suivante SHADOW, un vaste projet sur les banlieues. Récemment l’artiste est intervenu en Pologne, à l’invitation de l’Intytucia Kultury de Katowice. Emu par un quartier périclitant avec le déclin de son industrie minière, l’artiste a recouvert tout un bâtiment d’un papier doré « ZLOTY » qui a donné son nom à un projet éphémère qui va connaître lui aussi une prochaine décrépitude.


On a l’habitude de lire :  » Pour Ian Strange, la maison est une construction sociale et psychologique » . N’est ce pas le cas pour chacun de nous face à son habitat ?
Ian Strange : Absolument, et je pense que c’est cette universalité qui fait de la maison un terrain fertile qui me donne envie de travailler dessus.

Tu es peintre, photographe, vidéaste, et tu fais des installations. As-tu l’impression que chaque medium engage des explorations différentes du réel ? Ou préfères-tu aussi le mot fiction ?
I.S : L’une des plus belles choses que permet le « métier » d’artiste est de ne pas avoir les restrictions qu’ont les journalistes ou les chercheurs. La réalité peut devenir le matériau de base pour ouvrer à quelque chose de nouveau. Je voudrais créer une meilleur vérité grâce à mon travail, quelque chose qui jouerait avec la réalité et le familier. En utilisant les caractéristiques du cinéma et de la photographie, je peux élever l’image statique de la maison et la faire devenir la mandataire des autres maisons. Quand je travaille la peinture et l’installation, je continue à me servir de cette réalité comme base pour trouver quelque chose de nouveau.

Artiste urbain peinture

Odilon Redon avait des formules radicales concernant la couleur, en particulier le noir dont il disait « Il faut respecter le noir. Rien ne le prostitue. Il ne plait pas aux yeux et n’éveille aucune sensualité » Quel est ton rapport à la couleur ?
I.S : J’utilise le noir pour effacer et compresser l’espace. Une maison peinte d’une seule couleur nécessite que le spectateur la considère dans sa totalité, non pas dans ses spécificités ou dans ses détails. Peindre quelque chose en noir permet de jouer avec la lumière et les ombres, et de
l’effacer du paysage urbain.

Les catastrophes naturelles (tremblements de terre à Christchurch en Nouvelle Zélande ) ou les catastrophes économiques ( Détroit dans le Michigan) qui ont semé la détresse t’inspirent des mises en scène grandioses. Comment la transgression s’est-elle imposée ? Existe-t-il une traduction graphique et esthétique à la plupart des drames ?
I.S : En Nouvelle Zélande, j’ai travaillé en observant le tremblement de terre et les réactions liées à cet événement. C’est un projet très spécial durant lequel je me suis intéressé à la situation de la ville et des gens. Cela a été un projet très participatif et l’esthétique qui en découle est en adéquation à la réaction de l’environnement et des mouvements de terrains. Toutes les maisons penchaient, tout s’écroulait. Il m’a paru naturel de faire un travail de déconstruction de l’architecture, pour rendre compte de ce qui se passait sur place.

Ian Strange

La croix est un symbole de négation mais aussi de naissance. Les cambrioleurs tracent encore une croix sur les maisons à dévaliser. La croix se substitue à la signature quand on ne sait pas écrire. Quelle signification donnes-tu à celle que tu as tracée, sur une maison en rouge carmen et qui était particulièrement graphique ?
I.S : C’est difficile de travailler avec la croix parce que je suis conscient des multiples interprétations qu’on peut en faire. Dans ce travail en particulier, la croix a une relation à la signalisation des maisons : raciale, politique, et lors des catastrophes naturelles. On peut y lire un lien avec la crise des subprimes, mais c’est aussi une référence aux négatifs de photos puisque tous mes travaux finissent sous le format photo.

 

As-tu été marqué par des contes, des légendes dans lesquelles les maisons ont toujours un rôle ambivalent (sécurité/menace) ou ta démarches s’inscrit-elle davantage dans le contexte purement économique politique et sociologique ?
I.S : Si je travaille à Detroit ou quelque part où une catastrophe naturelle s’est produite, le contexte est très important. On fera une lecture politique ou sociale immédiate du travail. Ce que je veux vraiment, c’est faire des choses qui jouent sur l’universalité de la maison, en dehors de tout contexte spécifique. Ce que j’ai fait à Christchurch, après les tremblements de terre, est un très bon exemple. Quand l’exposition a été montrée au musée de la ville, cela a parlé très précisément aux habitants qui venaient de vivre une période terrible. Mais voir l’exposition en ligne ou dans un autre musée, sur un autre continent, résonne d’une manière totalement différente. Certains penseront à leur enfance, d’autres se concentreront sur le visuel, d’autres compatiront. C’est ce double niveau de réaction que je souhaite continuer de produire, à l’échelle locale et extérieure.

 

Artiste urbain

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