Guillaume Bresson, un poussin dans les banlieues

L’art urbain contribue-t-il au renouveau de la grande peinture ? L’itinéraire de Guillaume Bresson est à cet égard éclairant. C’est dans la rue, sur les murs d’une banlieue en province, que ce jeune Toulousain, né en 1982, devient peintre avant d’aller se perfectionner aux Beaux-Arts de Paris. C’est par le graffiti qu’il découvre les bases de son futur métier, la composition, la couleur, la mise en place des formes, la lisibilité de l’œuvre. L’artiste qu’il deviendra est en germe dans ces performances nocturnes, même si la concentration du travail en atelier va succéder au stress de l’action clandestine, même si la rapidité du geste se verra remplacer par une minutieuse préparation. Précisons-le, cette filiation est revendiquée par Guillaume Bresson, qui sait parler avec clarté de son art et de ses sources. L’écouter est la meilleure chose à faire pour entrer dans ses tableaux sans leur appliquer une grille d’inter  prétation fantasmatique.

Guillaume Bresson - peinture banlieu

Car ses peintures sont complexes et dévoilent successivement plusieurs niveaux de sens. Une première offre l’image hyperréaliste de scènes contemporaines traitées en grisaille, comme des photographies en noir et blanc. On s’y trouve dans l’univers des cités banlieusardes, dans la banalité froide de leurs tours de béton, de leurs parkings souterrains et de leursfastfood. Une population de jeunes blacks-blancs-beurs, aux codes vestimentaires décrits avec une précision d’ethnologue, y mange, bavarde ou le plus souvent se bat, car la violence urbaine, celle des émeutes dans lesquelles Bresson a baigné dès son adolescence, est le thème de ses plus ambitieux tableaux. On se tromperait à voir dans le peintre un simple témoin engagé des nouvelles luttes sociales, façon Bourdieu, – sur ses convictions, il passe d’ailleurs rapidement, non qu’il n’en ait pas, mais que tel n’est pas le véritable sujet des œuvres-,ou un propagandiste lyrique de la cause du peuple selon un mode hérité du réalisme socialiste. D’autant que ses jeunes mâles survoltés se battent entre eux au service d’une seule cause : la violence. Malgré des habits modernes, cette hubris ne renvoie pas seulement à des faits d’actualité, elle est un fil conducteur de l’humanité, elle nourrit déjà L’Iliade et les tragédies grecques, en art elle constitue le sujet des Enlèvement des Sabines,Massacre des Innocents, Désastres de la guerre et autres Guernica… De Poussin à Picasso en passant par Goya ou Otto Dix, cette violence est une vérité intemporelle qui s’exprime dans de grands mythes humains et la peinture participe à la construction de ces mythes.

Guillaume Bresson - peintre urbain

Or de nombreux indices nous montrent bien que Guillaume Bresson ne relate pas des scènes réelles, mais qu’il fabrique une mythologie urbaine à l’aide de références savantes et d’images détournées – ce qui invite à scruter plus en profondeur ses tableaux. Son hyperréalisme d’apparence est en fait une sorte de surréalisme que l’on perçoit d’ailleurs mieux dans certaines compositions plus récentes où des arcades antiques à la Giorgio de Chirico s’élèvent dans des paysages contemporains. Ses Romains en toge qui tentent de s’opposer à la démolition d’un château d’eau par un bulldozer sont une idée à la Magritte. Les clients de son Mac Donald’s semblent assis en lévitation sur des tabourets qui n’ont pas de pied… Toutes ces incohérences volontaires rappellent au spectateur qu’il est devant une œuvre d’art, c’est-à-dire un artifice. Le plus artificiel, chez Bresson, tient d’évidence à l’impression que les protagonistes de ses échauffourées sont en train de danser, qu’il y a une grâce dans leur brutalité. La guérilla urbaine devient un ballet d’opéra, un West Side Story en Nike et sportswear… Cette esthétisation est délibérée. Guillaume Bresson évoque lui-même des « chorégraphies » où les mouvements de chaque « danseur » sont soigneusement mis en scène, préparés par des études et des photographies d’après des modèles vivants. De fait, il ne peint pas la société de son temps, il en peint l’allégorie, il ne représente pas une histoire mais s’inscrit dans le grand genre de la peinture d’Histoire – celle où s’est notamment illustré Nicolas Poussin.

Guillaume Bresson peinture urbaine

Nous voilà à un troisième niveau de lecture des tableaux de Guillaume Bresson. S’il revendique la liberté de faire de la peinture, affranchie du réel et n’obéissant qu’à ses propres nécessités, cette peinture est porteuse d’un héritage mûrement assumé. L’allure baroque de ses compositions, l’idéalisation des corps et des gestes, « l’expression des passions » lisible de manière presque outrée sur les visages, l’aspect même d’un assemblée de statues animées, tout cela est citations savantes, références à la grande peinture, de la Renaissance à Louis David. Il y a du Poussin dans les foules belliqueuses de Bresson – Poussin, le peintre qui revient le plus dans ses propos et dont les paysages au lavis l’inspireront également. Il y a le Caravage de la Vocation deSaint-Mathieu dans ses personnages attablés, et l’on croit reconnaître la géométrie d’un mazocchio d’Ucello dans la parfaite circularité d’un centre commercial au fond d’une toile. Bresson se livre ici à des hommages plutôt qu’à des imitations. Le spectateur d’aujourd’hui n’est évidemment plus dans l’état réceptif du contemporain de Poussin, et l’aspect théâtral des compositions baroques lui paraît contre nature, alors qu’il incarnait jadis le sublime. Bresson joue délibérément sur cet « anachronisme » (mot employé par lui) qu’est l’intrusion du baroque dans une scène urbaine actuelle pour créer un étonnement, une mise à distance rappelant que l’œuvre est une fiction, un jeu dont l’artiste pose les règles. L’usage de la grisaille – technique pratiquée dès la Renaissance – est un autre moyen de « déréaliser » l’image, de lui ôter l’illusion naturaliste que procuraient les couleurs afin de mieux l’ériger en artefact.

Guillaume Bresson - peinture

Pour autant – quatrième niveau de déchiffrage – Guillaume Bresson ne puise pas dans la peinture classique, pour se livrer au seul jeu érudit des emprunts et des détournements. Il veut entrer dans la mécanique même de l’art classique, il en démonte les rouages comme ceux d’une horloge.Ses tableaux sont construits sur un quadrillage de lignes selon les lois de la perspective énoncées par les théoriciens de la Renaissance. Ses compositions partent d’une esquisse d’ensemble qui ne cesse de se préciser, jusqu’au dessin de chaque personnage d’après le modèle vivant, dessin soigneusement reporté sur la toile. Cette méthode porte un nom, honni depuis l’époque romantique : l’art académique. L’apprentissage du métier académique constitua longtemps un rigoureux apprentissage pour maîtriser les techniques de représentation, avant de devenir tardivement un symbole de sclérose. Il arriva en effet un temps, dans le courant du XXe siècle, où l’on ne jura plus que par l’instinct et par la naïveté des primitifs, un temps où le savoir-peindre passa pour un crime, surtout s’il était enseigné. En surmontant cet à-priori, en affichant une fascination ludique pour la peinture dite « classique » – et qui l’est souvent moins qu’on ne le pense -, Guillaume Bresson se réapproprie un trésor de pratiques, une science de l’image trop souvent enfouie sous un mépris facile. Fermement ancré dans le monde contemporain, il établit avec les maîtres de l’âge baroque un dialogue qui constitue en soi une esthétique. Saura-t-il le poursuivre sans s’enferrer dans une formule, ou nous réserve-t-il des ciels en trompe-l’œil avec des putti déguisés en rappeurs ? Déjà familier de Poussin, dialoguera-t-il un jour avec le pinceau sensuel de Vélasquez et Manet ? Nous attendons avec impatience de savoir ce que nous réserve une carrière aux débuts si prometteurs.

Guillaume Bresson - art urbain

Jacques Sargos

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