Interview avec eL Seed : entre calligraphie et art urbain

Lycéen en France, eL Seed étudie Corneille quand il choisit son pseudonyme. Il se lance dans le graffiti à la fin des années 90 et se tourne vers la calligraphie arabe pour renouer avec ses racines. Il est influencé par le travail d’Hassan Massoudy et de Nja Mahdaoui.  Arpenteur du monde, il se veut porteur d’un message de paix et de respect. Après un séjour à New York  en 2006, il se rend à Montréal, où il réside actuellement. Convié à peindre une face du minaret de la mosquée de Gabès, il choisit d’illustrer un verset du Coran sur l’enseignement de la tolérance. Nous l’avons rencontré lors de la Tour Paris 13, en 2014. 

 

Est ce que ton travail met en relation les trois cultures que tu peux revendiquer ?

Je me sers surtout des deux premières. Celle que j’ai eue en France, en ayant grandi ici, fils de parents tunisiens. A un moment j’ai vécu une crise d’identité, j’avais besoin de savoir d’où je venais. Je me suis dirigé vers mes origines arabes, j’ai appris la langue et j’ai découvert la calligraphie arabe que j’ai étudiée pour développer mon propre style. Je ne me nomme pas calligraphe car c’est une discipline très complexe, pleine de règles.  Aujourd’hui j’ai dépassé ce problème d’identité. En voyageant à l’étranger, j’ai compris que l’identité ne se résumait pas à seul élément. En France on te demande de croire que tu es français ou autre chose. Le métissage est mal accepté. Il est difficile de se sentier français et tunisien, français et arabe, français et musulman. Au moment où je te parle je suis en France et j’ai envie d’affirmer mon identité tunisienne. En Tunisie je suis un tunisien du sud. Aux Etats-Unis je préfère être français. Mon identité évolue en fonction de l’endroit.

 

eL Seed, la tour de paris 13

Quelqu’un de culture arabe peut-il décrypter ta calligraphie ?

Non. Il pourra déchiffrer si je lui dis ce que j’ai écrit. Il reconnaitra les lettres mais ne pourra pas tout comprendre, comme le wild style dans le tag. Sur le mur de la Tour Paris 13 j’ai mis une citation de Baudelaire: « La forme de la ville, hélas, change plus vite que le cœur de l’homme. » A l’époque Haussmann venait de changer toute l’organisation de la ville et la distribution des rues. Le 13 ème arrondissement, qui a beaucoup changé ces dernières années, me fait penser à cette métamorphose. Mon message s’adresse à tous les nostalgiques, à ceux qui ont vécu ici et qui ont du partir parce que le bâtiment va être détruit.

Ton message calligraphié élude la traduction. Pourquoi ? 

Je ne mets jamais la traduction. Aujourd’hui avec les médias sociaux tu peux tout savoir en une minute. Je pense que la calligraphie arabe a une poésie qui parle d’elle-même. Une traduction alourdirait l’objectif principal. L’œil irait directement vers ce qu’il reconnait. D’une certaine manière c’est un moyen de lutter contre un impérialisme culturel. Il y a dans le trait de la calligraphie une fluidité qui parle à l’âme.

eL Seed, art urbain

 

En référence à la révolution tunisienne, Rero a écrit en très gros le mot Dégage sur un immeuble du 13 ème.  Est-ce que ça a plus de sens lorsque c’est fait par un confrère qui n’est pas tunisien ?

Rero a fait ce « Dégage » à l’initiative de Mehdi Ben Cheikh. Il y a beaucoup de romanesque autour de cette révolution tunisienne; peut être un peu trop. Pour ma part je n’étais pas en Tunisie à ce moment et j’ai un peu de mal avec les slogans et les raccourcis, même quand ils parlent de liberté. J’affirme mon enthousiasme d’artiste franco-tunisien par mon travail, comme ici sur la Tour. J’ai calligraphié la phrase d’un poète français en arabe et en orange fluo. Tu ne vois que ça quand tu prends le métro. Je fais passer beaucoup plus de choses en m’exprimant sur la Tour. J’ai peint en arabe et en orange fluo. C’est une forme d’engagement et de réconciliation T’es à Paris, tu peins en arabe et en orange fluo, tu ne vois que ça quand tu prends le métro. Et si en plus ça peut faire tomber les frontières des préjugés ce sera merveilleux.

En Tunisie tu as peint sur un minaret. J’imagine que la démarche n’est pas évidente. La calligraphie devait-elle avoir un rapport avec le sacré ?

Il est juste de remarquer que le rapport au sacré était important. L’Islam interdit la représentation de la figure humaine. C’est d’ailleurs pourquoi les lettrés ont développé la calligraphie. Cette contrainte explique l’excellence dans cet art et la diversité des modes d’expression qui se sont développés selon l’époque et le lieu.

La plupart du temps on calligraphie des versets du Coran. Le calligraphe est un rang très élevé de la communauté musulmane. Le fait de m’exprimer par la calligraphie a considérablement facilité mes rapports avec l’imam. Bien plus que si j’avais fait du figuratif. En choisissant un message du Coran, tout a été facilité.

Le minaret est dans ma ville, Gabès. C’est d’ailleurs le plus haut minaret de Tunisie et l’imam, assez pragmatique, a trouvé que c’était un moyen possible d’amener du tourisme dans cette ville assez riche industriellement. J’ai été très heureux de travailler sur place. D’une part parce que ce sont mes souvenirs d’enfant, d’autre part parce que le projet très local a finalement intéressé la presse du monde entier. On a fait la home page de CNN et tous les journaux internationaux. Un petit bémol cependant. Nul n’est prophète en son pays, en Tunisie je n’ai pas eu une seule ligne. A ce moment, la Tunisie ne me faisait pas confiance.

eL Seed - Street art

 

Peux tu nous parler du projet de Doha ?

J’ai été approché par le ministre de la culture qatari pour peindre une autoroute. Ça faisait 730 mètres de peinture et quatre tunnels. C’est le plus gros projet que j’ai fait pour l’instant. Mon objectif était de monter un projet s’appuyant sur la participation des intéressés. J’ai eu six assistants, des anciens étudiants d’art et de design. Ils m’ont aidé à faire les remplissages et je leur ai appris quelques techniques de graffiti. Ce qui était important pour tout le monde c’était de laisser une trace dans la ville. Peut-être que le projet va entrer dans le Guiness des records comme le plus grand mur peint par un artiste.

La salle des ventes Christie’s au Qatar a mis en vente des malles que tu as crées pour Louis Vuitton. Comment s’est passée cette collaboration ?

J’avais déjà fait un foulard pour Louis Vuitton. Ca s’était très bien passé. Ils m’ont recontacté pour cette vente et j’ai tout de suite accepté. Les sommes récoltées sont allées à des organisations caritatives. C’est assez drôle de penser que j’ai essayé d’être vendeur chez eux il y a quelques années et que ma candidature n’a pas été retenue.

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